(suite)
Léon Tolstoï dénonce
la duplicité, la criante contradiction entre les idéaux
et la réalité dans la pratique. Comme Marx, il dénonce
l'oppression et l'exploitation du travail des hommes par les bourgeois
les plus nantis :
«...Ainsi, dans le monde où l'on prêche l'enseignement
du Christ suivant lequel nous sommes tous frères, on oublie que
la dignité, le mérite de l'homme résident dans
l'action de servir son prochain. Or, on l'exploite.
Le travailleur le sait. Il ne peut ne pas supporter cette contradiction
criante entre ce qui devrait être et ce qui est. Il n'aime pas
ceux qui l'humilient, il recherche les moyens de se délivrer
de son état de véritable esclavage et voudrait rejeter
loin cet ennemi qui l'opprime...
Mais l'homme des classes dites cultivées vit dans une contradiction
et une souffrance encore plus grandes. La privation des habitudes dans
lesquelles il a été élevé lui serait un
véritable supplice, il le sait. Ces habitudes ne sont satisfaites
que par le travail très dur, parfois malsain, mortel, des ouvriers
exploités, - autrement dit par la violation la plus évidente,
la plus grossière des principes du christianisme et de l'humanité,
de la justice, même de la science (je pense aux exigences de l'économie
politique) que prêche ce christianisme. Or, cet homme cultivé
qui parle des principes de fraternité, de justice, de science,
vit d'une manière qui rend inévitable l'oppression des
travailleurs. Et l'être cultivé profite, durant sa vie
entière, de cette exploitation de l'ouvrier. Bien plus : toute
son activité tend à soutenir cet état de choses
diamétralement contraire à la foi qu'il pratique. »
Voici comment son fils, le Comte
Léon L. Tolstoï, comprend et résume les idées
de son père :
« Toute la vie moderne dite civilisée est basée
sur le mensonge et l'hypocrisie. La religion, l'État, la famille,
la science, l'éducation, etc..., tout cela doit être réformé
complètement. Devant cette découverte morale de Léon
Tolstoï, ou devant ce qu'il croyait comme un fait, il ne nous reste
qu'une chose à faire : suivre les préceptes du véritable
christianisme rationnel, c'est-à-dire vivre une vraie vie religieuse
et spirituelle, qui seule peut tout débrouiller et tout perfectionner
par la révolution de l'âme dans chaque individu.
- Dans la perfection personnelle, dans l'amour pour son prochain et
la non-résistance au mal par la violence, dans cette foi chrétienne
réside notre salut et le salut du monde.
- Ne participez pas aux fausses institutions de votre pays.
- Refusez de devenir soldat, juge, prêtre, etc. souffrez pour
vos idées comme ont souffert les premiers chrétiens.
- Concevez la vérité, et la vérité vous
rendra libre.
Les conséquences de cette influence devinrent pitoyables, puis
néfastes. Négation de l'État et des autorités,
négation des lois et de l'église, de la guerre, de la
propriété privée, de la famille, négation
de tout devant l'idéal chrétien, - voilà le poison
qui se propageait dans les cerveaux demi-civilisés des moujiks
russes qui, joints à des demi-intellectuels et de tous les autres
éléments russes, se transforma en haine. À la première
occasion venue, ils renversèrent tout, d'un soulèvement
terrible des masses. Les premiers adeptes rêvaient de sauver le
monde par leur foi et par leur exemple. Le bon sens même, les
réalités de la vie disparurent (...). »
« Voyez les ouvrages de Tolstoï : Confession, Le Royaume
de Dieu est en nous, Que devons-nous faire? etc... La démarche
à faire pour s'approcher de cette nouvelle religion était
clairement exposée par Tolstoï, qui tâchait lui-même
de la réaliser dans sa vie et ses actions : travail manuel, de
préférence à la campagne ; libération de
toutes les passions, sobriété, pureté et patience,
bonté et soumission, amour pour les hommes et les animaux. Voilà
en quelques mots l'idéal tolstoïen, que je résume
encore et que Tolstoï lui-même considérait quelquefois
comme inaccessible. Par exemple, dans La Sonate à Kreutzer il
dit que l'idéal n'est idéal que parce qu'on ne peut pas
l'atteindre... Mais pourtant se rapprocher de cet idéal est le
sens de la vie de l'homme. Ainsi, la lutte continuelle de l'homme contre
lui-même et le monde extérieur, tel était le résultat
direct de cette doctrine pour qui voulait la suivre. »
« Pourtant, ces préceptes conduisirent à une impasse
dangereuse pour les jeunes gens qui firent la Révolution russe.
Nous voilà donc arrivés à la crise morale de Tolstoï,
quand, dans une série d'ouvrages il nous explique longuement
sa religion fondée comme on le sait sur les idées morales
du christ. C'est la religion du christ mais sans les dogmes et les mystères,
sa doctrine étant exprimée clairement dans Ma religion
ou dans Que devons-nous faire ?. Il ne faut pas oublier que Tolstoï
ne vit que pour penser et écrire, parfois davantage en écrivant.
Il pensait qu'il détenait le secret du bonheur. Cela sonne comme
une révélation qui sauvera l'humanité : il n'y
a que l'amour de la pure vérité, l'amour révélé
par le sacrifice du Christ, qui pourra un jour mettre fin aux misères
humaines. On connaît les cinq préceptes que Tolstoï
donne dans Ma religion. Ils définissent clairement la conduite
à tenir :
- Ne te mets pas en colère.
- Ne commets pas l'adultère.
- Ne prête pas serment.
- Ne résiste pas au mal par le mal.
- Ne sois l'ennemi de personne...»
« Les plus grandes influences que Tolstoï avait subi
venaient du milieu paysan, simple et pauvre. Et son influence sur
le peuple fut immense. Et toutes les classes, même les Tsars,
subirent l'influence de sa pensée. Les français disent
souvent que c'est lui qui est la première grande cause de
la révolution russe. Il y a là beaucoup de vérité.
Personne n'a fait dans un pays plus de travail destructeur. Le paysan,
le soldat, le fonctionnaire, le noble, le prêtre et les ouvriers,
tous étaient atteints par les flèches de son esprit
accusateur, et il ne se trouvait plus personne qui ne se sentit
coupable devant le jugement sévère du grand écrivain.»
Ceci est l'avis de son fils, le Comte Léon L. Tolstoï.
En fait, les conséquences néfastes de la Révolution
russe viennent des trotskistes qui ont éliminé les plus
modérés, car si ce sont les contemporains de Tolstoï
qui initièrent la Révolution russe, ce sont ceux qui voulaient
en tirer profit qui l'ont contenue. Les premiers adeptes rêvaient
de sauver le monde par leur foi et par leur exemple. Cela n'a pas réussi
car il manquait à beaucoup de russes la profonde spiritualité
et l'autorité morale de leur inspirateur.
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Montesquieu, Maupassant, Victor Hugo, Anatole France... tous
ont été antimiltaristes 
Bibliographie
La Vérité sur mon père, la vie et la pensée
de son père d'après ses souvenirs personnels de l'un de
ses fils, le Comte Léon. L. Tolstoï, (Bibliothèque
cosmopolite Stock, 1985, 220 p.). retour texte
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